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Etape 8 : Miskolc, Hongrie

La troisième ville du pays abrite l'une des plus spectaculaires plaies de l'ex-bloc de l'Est. Les anciens chantiers Lénine ne sont plus que l'ombre rouillée d'eux-mêmes. 32 000 ouvriers à la fin des années 80 travaillaient dans ce complexe militaro-industriel, haut lieu de la sidérurgie hongroise dédié d'abord à la confection des rails de l'empire austro-hongrois, ensuite aux besoins du bloc de l'Est, enfin au développement de la démocratie hongroise. Il n'en reste plus rien depuis quelques mois, depuis le départ d'une société ukrainienne spécialisée dans le traitement du fer. A Miskolc, les mauvaises langues raillent cette entreprise qui n'a jamais rien développé mais qui a su profiter des tonnes de ferrailles et d'acier qui jonchaient le sol des immenses ateliers aujourd'hui déserts. Elles parlent même de circuits mafieux, ce que nous confirme à mots couverts un expert européen de la réhabilitation des friches industrielles. L'Union Européenne a bien tenté de proposer son aide mais la présence d'une centaine de propriétaires sur le site, tous n'ayant pas pignon sur rue, a fini par faire capoter toute idée d'intervention publique.

Aujourd'hui la vaste zone industrielle de Miskolc, qui s'étend sur 200 hectares, est aux trois quarts à l'état de friche industrielle. Ce n'est pas pour autant un no man's land. Quelques hangars, les plus beaux datant du 19ème siècle, ont été attribués à des associations de groupes de musique, à des jeunes amateurs de skate, de vélo d'acrobatie ou d'escalade. Les jeunes sportifs que nous croisons sont nés tout juste après la chute du mur. Et quand nous les interrogeons sur l'avenir qu'ils entrevoient à Miskolc, pas un n'envisage d'y poursuivre ses études et encore moins d'y travailler. Mais l'échantillon n'est peut-être pas représentatif...

Nous débarquons dans une ville mise K.O au début des années 90 et qui n'a jamais vraiment réussi à redresser la tête. La crise actuelle n'a fait que renforcer la sinistrose, comme si le mauvais sort s'acharnait sur Miskolc. On a vu par exemple une société française, après avoir posé la première pierre d'un atelier de 300 personnes, jeter l'éponge début 2009. La région souffre d'un taux de chômage parmi les plus élevés d'Europe centrale.

Réunion exceptionnelle du Comité central des chantiers Lénine

2009_05_30 Milskolc IMG_3417 Notre « personnage » du jour nous donne une carte de visite sans nom de société. N'y figure que son nom : Drotos Laszlo. Il nous rejoint au siège de l'Alliance française, qui pour nous accueillir s'est transformée en ex comité central interne des chantiers Lénine... Nous nous retrouvons installés dans la grande salle de réunion face aux derniers dirigeants des « Lenin kohaszati Muvek ». Drotos Laszlo, cheveux gris lissés vers l'arrière, costume et lunettes modèles années 80, présente la panoplie du parfait apparatchik. A ses côtés, deux de ses anciens bras droits : Majkut Albert, 80 ans, l'œil vif et la mine méfiante, et une femme, Istvanné Erzsébet, la soixantaine, élégante. Les adjoints n'avaient pas prévus de se retrouver à discuter du vieux temps avec des journalistes français et se montrent d'abord un peu tendus.

Leur langue de bois est coulée dans le bronze. Mais au bout d'un quart d'heure, il devient impossible d'arrêter le plus ancien et ses souvenirs d'ingénieur métallo qui galopent à la surface. Une explosion dans un haut fourneau qui fit trois morts, sa mission de tout reconstruire le plus rapidement possible en s'aidant du retour « volontaire » de vacances de quelques ouvriers... Albert Majkut nous explique les raisons de l'explosion des hauts fourneaux : « la meilleure matière partait pour l'export à l'Ouest pour obtenir des devises et nous on récupérait du minerai de mauvaise qualité ! Et s'il y avait une telle solidarité entre ouvriers pour aider au redémarrage des hauts fourneaux, c'est surtout parce qu'il en allait de leur sécurité future à tous ». Drotos Laszlo le coupe de temps en temps, comme sans doute au temps où il était son supérieur hiérarchique, mais Albert ne se laisse pas perturber. Il repart à la charge. Sur le coup, je ne percute pas et ne relance pas. Est-ce qu'il se serait permis une telle critique il y a 25 ans ?... Dans tous les cas, nous sommes contents d'avoir fait sa rencontre. C'est encore lui qui nous offre le plus beau passage de l'entretien lorsqu'il avoue avoir pleuré à la fermeture du dernier haut fourneau en1996, après une lente descente en enfer. Il fit de sa tristesse un poème, qu'il nous récite...

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Extrait sonore de Majkut Albert, parti à la retraite en 1989, ayant assisté en 1995 à la fin de l'activité du dernier haut fourneau de la ville

Après une heure de « comité central », nous entamons une visite sur le terrain. A l'entrée de l'ancien complexe militaro-industriel, Drotos Lazlo a juste besoin de saluer les gardiens pour que la barrière se lève. C'est lui qui joue les guides pour aller à la rencontre des jeunes à skate ou vélo. Ils ne le connaissent pas mais il est ravi de nous montrer que les friches ont laissé place à de nouvelles activités, même si celles-ci ne créent pas d'emploi. Il a d'ailleurs fondé récemment une association pour la sauvegarde du patrimoine industriel dans la région.

Un peu plus loin, notre « guide » sort de sa poche un énorme jeu de clefs : « certaines serrures n'ont pas été changées » glisse-t-il avec un demi sourire en coin. Le hangar choisi est vacant depuis peu. « Il est à louer, pas cher du tout ». A l'intérieur, Jean-François, qui photographie pourtant des friches industrielles depuis des années, reste bouche bée face à cette merveille d'atelier de la fin du 19 ème : vieilles poutres métalliques aux peintures un peu décaties, charpente en bois en parfait état. Nous avons le sentiment d'entrer dans une friche-cathédrale que les ouvriers auraient quittée la veille : ceux de l'empire austro-hongrois, ceux des régimes socialistes, et ceux de la transition démocratique. Mais seuls les murs sont toujours là. En silence.

Paysage hongrois de désolation industrielle

2009_05_30 Milskolc IMG_3702 Nous reprenons la voiture pour atteindre le cœur de l'usine, du moins ce qu'il en reste...
Nous roulons sur de vieux rails qui partaient des ateliers de maintenance avant de déboucher sur d'immenses hangars en béton. A droite, ce qui subsiste du dernier haut fourneau, un tas de gravas. À gauche, des portiques en ruine. A l'intérieur des bâtiments, le sol est couvert de pièces toutes rouillées, originellement destinées aux voies de chemin de fer. Au volant de sa voiture, Drotos Lazlo a perdu son sourire. Il se souvient que le site avait meilleure mine après les bombardements de 44, il se souvient aussi comment tout s'est achevé pour lui en 1989, quelques mois avant les changements politiques, arrêté sur ordre de ses médecins qui lui prédisaient une place au cimetière s'il ne renonçait pas à ses fonctions. Il repense aussi à son prédécesseur qui avait mis fin à ses jours car dès le début des années 80 on savait bien ce qui se passait à l'Ouest dans la sidérurgie et car le bloc de l'Est se fissurait déjà de toutes parts au niveau économique...

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Extrait sonore sur la fin des chantiers « Lenin Kohaszati Muvek » avec Drotos Laszlo

La visite s'achève devant l'ancien siège de la direction des chantiers, où se sont installés à partir de 1989 les nombreux propriétaires successifs. C'est cette grande bâtisse qu'ont quittée les derniers patrons ukrainiens quelques semaines plus tôt. Nous rencontrons là une jeune anthropologue de l'université de Miskolc, spécialiste de la condition ouvrière, qui cherche depuis des années des documents relatifs à la période communiste : des archives souvent égarées, mal classées dans les bibliothèques ou passées à la broyeuse pour cause de secret défense. Judith Dobak est persuadée qu'il reste pas mal de cartons entassés dans le grenier et la cave. Malheureusement, le site est désormais sous la responsabilité du fisc hongrois. Interdiction d'entrer. Deux gardiens, dont l'un en treillis militaire, avancent vers nous.

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Extrait sonore : échange entre les gardiens du siège des ex chantiers Lénine et la chercheuse Judith Dobak

Durant l'entretien Drotos Laslo s'approche légèrement de Judith en faisant mine de ne pas écouter. Vieux réflexe ? … Il poursuit sa conversation avec nous. Il a envie de nous parler de son rôle politique. A la fin des années 80, il était secrétaire général du parti communiste hongrois pour la région de Miskolc. La ville était encore la deuxième ville du pays et lui l'un des hommes les plus puissants de Hongrie. « J'étais très estimé par les dirigeants de Budapest et donc on me laissait tranquille ici ». Il ne cache pas la fonction sécuritaire liée à son statut : « Oui il y avait évidemment de la surveillance à l'intérieur et je recevais pas mal de rapports, on fabriquait quand même des armes lourdes... ». Regardant Judith, il nous parle des archives : « Elles sont entreposées n'importe comment dans les bibliothèques et il vaudrait mieux que je publie mes mémoires un jour ». Fin de l'entretien. Judith confirme qu'il est très difficile encore aujourd'hui de faire parler les anciens ouvriers et a fortiori leurs ex-patrons, qu'il s'agisse de cette période si sensible de la fin des années 80 en Hongrie ou même de la transition démocratique, où les ouvriers au chômage ont vu certaines figures politiques et économiques faire fortune très rapidement...

Un Français qui a connu l'avant 1989 et qui a vu s'éteindre les hauts fourneaux

Raymond Lardellier est le directeur de la petite section de l'Alliance française à Miskolc. Il est arrivé dans les mois qui ont précédé la chute du mur. Marié avec une Hongroise, il n'en est jamais reparti.

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Extrait sonore du directeur de l'Alliance française déjà à Miskolc lors de l'effondrement du bloc de l'Est